Mon histoire
You may have been many things, many persons. But this is about who you are now,
Tell me who you are. How did you become what you are now?
Stella Bogdanoff.
Histoire d'une fille qui mangeait trop,
pour ressembler aux baleines dans les murs.
Dans l'histoire de ma vie, il n'y a pas beaucoup de chapitres. Je ne pense pas que les pages s'alignent sur un nombre qui ravirait les lecteurs friands de ces récits où il y a assez de détails pour réellement divertir. Cependant, je ne pense pas non plus que ma vie soit ennuyeuse. En fait, je crois simplement qu'il suffirait de ce seul chapitre pour comprendre ce déroulement qui m'a poussé à me retrouver au seuil de ce nouveau monde. Je ne sais pas s'il s'agit d'une belle histoire, et je ne sais pas s'il y aura un happy end. C'est une histoire. Une histoire qui commence en Bretagne, et qui s'y achève. Je ne pense pas que cette histoire là soit le commencement de quelque chose. Si il y a effectivement quelque chose à considérer suite à cette histoire que je vais raconter, alors il faut savoir que ce n'est pas relatif ; et que cela ne dépend pas de l'histoire avec ce chapitre premier. Car il faut commencer quelque part, et cette histoire s'appelle :
Chapitre I. Les murs murmuraient. Je suis née en Bretagne. C'est ce que l'on m'a raconté, et ce que je veux croire. Près de Quimper, dans le Finistère. Là où les légendes bretonnes ont ce goût de sel. Je ne me souviens pas de mon enfance, et il n'y a pas les mots « papa » et « maman » à positionner dans cette période de ma vie. Je n'en suis pas triste, car j'ai grandi avec, alors ce n'est pas quelque chose qui me blesse ou qui peut me faire du mal. Non. Moi, j'ai grandi dans un orphelinat. L'orphelinat Lok Gwasked, ce qui, en breton, signifie « L'abri sacré ». Ce nom, quand j'ai compris ce qu'il signifiait, m'a arraché un de ces sourires que vous n'effectuez pas avec énormément de joie.
Un de ces sourires froids, ironiques. Un sourire de constat qui n'a rien d'amusant.
Lok Gwasked , -institut dédié aux services de psychiatrie, amas graisseux d'une chair enfantine et folle, offert aux bons soins de ces étudiants près à nous découper l'esprit-, était cette ombre grise qui s'étalait au milieu d'un village aussi gris. Aussi gris que le ciel, aussi gris que le sol, aussi gris que le visage des habitants paumés de ce coin. Je ne crois pas qu'il y ait un quelconque privilège à habiter cet endroit. On s'y laisse dévorer par cette ambiance anthracite qui vous recouvre, et les jours passent en vous faisant oublier que vous êtes réellement vivant. C'est une léthargie silencieuse, lente et passive. Une mort grise qui se vit à chaque lever du jour. J'ai vécu dans cet endroit. J'y ai vécu, et mon plus vieux souvenir remonte à ce jour de pluie, alors que j'avais six ans. Sœur Guénolé avait remonté mes cheveux blonds sur ma nuque, et avait pris ma main pour que nous allions à la messe. Elle me parlait un breton âpre, coupant comme le rebord d'une huître cachée dans le sable. Je ne lui répondais pas, ma main gauche glissant sur le papier peint des couloirs trop longs, des couloirs trop vides. Je regardais ma paume glisser sur cette surface grise et lisse ; sur ce papier décoloré par les âges, et fasciné par le mouvement de couleurs pâles de ma main sur le mur, je sursautais lorsque la sœur me tira par l'oreille, réclamant mon attention.
« Petra zo ganeoc'h? »
« Me zo skuizh, murmurais-je. »
« Peder eur hanter eo ! » S'écria t-elle en brusquant sur mon poignet.
Passant devant un groupe d'enfant assis sur les bancs des couloirs, je les vis sourire en me regardant, me tirant la langue dans une geste de provocation et de méchanceté. Blessée, je voulus que Soeur Guénolé les corrigea, et gémissante, je tirais sur sa manche. Mes doigts accrochèrent alors les boucles de sa manche, et les boutons en argent qui y étaient cousus s'en trouvèrent arrachés. Dans une pluie argentée, ils tombèrent au sol, glissant dans les ombres du couloir, devant mes yeux consternés. La claque de Guénolé fit exploser de rire les enfants qui s'enfuirent en courant devant la rage mal contenue de Guénolé, qui me fit tomber à genoux. Sa bible vint frapper mon crâne, dans une assomption de mon âme devenue trop impure à ses yeux
« Diodez ! Serrit ho peg ! Chom fur lous gaoc'h ! »
D'un geste de la main, elle désigna le couloir dans lequel venait de disparaître les boutons argentés.
« N'eus ket, n'eus ket amzer ganin bremañ. »
Et dans le fracas de ses vêtements gris, elle s'éloigna avec rage, comme une brise folle. A genoux, les joues rouges et recouvertes de ces sillons de larmes choquées, je contemplais le couloir vide comme l'on contemple le diable en personne. Je ne comprenais pas comment est-ce qu'une personne aussi cruelle que la sœur Guénolé devait être une de ces femmes qui nous surveillaient à l'orphelinat. Je ne comprenais pas pourquoi est-ce que les enfants qui étaient mauvais ne subissaient pas les foudres divines de ces messagères aux robes grises. Je n'aimais plus tellement ce dieu que l'on m'apprenait. Je n'aimais plus tellement ce dieu qui me surveillait, et qui comptait mes pêchés. Enfant de la miséricorde, me disait-on, prie pour ton âme, car viendrait un jour le moment où il faudrait expier. J'expierais, pour le pardon de ces boutons argentés.
Combien de temps restais-je à genoux, à fouiller les recoins de ce couloir gris, à chercher les boutons de manchettes ? Combien de temps à frotter mes rotules contre le sol, à chercher et fouiller dans la poussière, pour retrouver les petits morceaux d'argents ? Rampante sur le sol, je me fis contemplatrice passive de ce silence divin qui m'observait. Je ne crus plus à dieu, ce jour-là. J'avais six ans. Et cette illumination, ce mensonge absolu, je le découvris lorsque je compris que je ne retrouverais jamais les boutons.
Car ils s'étaient faits dévorés par les murs.
Agenouillée sur le sol, mes prunelles avaient accrochées le papier peint, décollé par endroit. Les murs gigantesques se dressaient tout autour de moi, et je me rendais compte qu'ils avaient été les gardiens de cet endroit dans lequel j'avais toujours vécu. Témoins silencieux de mes jours et de mes larmes, ils avaient toujours été là, sans que je prenne réellement conscience de leur présence. Mes doigts vinrent effleurer leur surface lisse. Combien de temps aurais-je pu vivre encore sans jamais me rendre compte de l'importance des murs ? J'appuyais mes paumes contre eux. Pour ressentir leur force, leur vieillesse et leur faiblesse. Leur puissance et leur grandeur, et les fondements si fragiles de l'existence.
A l'âge de six ans, je décidais d'être un mur.
On me reprocha, et ce n'est défaut que de subir claques et sermons, de trop toucher les murs. Avec mes mains ou mon visage, années après années, j'horripilais de par ma manie à me coller contre ces murs qui me fascinaient. Les Soeurs tentèrent souvent de m'y arracher, irritées par mon attitude désinvolte aux règles, rebelle aux normes, et tentèrent par tous les moyens de me faire cesser cette obsession qui me poussait à toucher les cloisons de Lok Gwasked. Ce n'était pas tant le lieu en lui-même ; c'étaient ses murs. Ses murs si proches de mon idéal. A mes dix ans, alors que j'avais passé l'après-midi des leçons les paumes collées contre les pierres de la paroisses, on m'attacha à une chaise, au centre de la nef, pour que je ne puisse m'approcher des murs. Mes hurlements et mes tentatives pour m'approcher des murs découragèrent les sœurs, qui dès ce moment-là, décidèrent de ne plus se battre contre ma fascination murale. On me laissa aller toucher les murs.
J'avais douze ans lorsque je les entendis réellement.
Il me semble que je les avais toujours perçu. Quelque part, comme un frémissement. C'était peut-être pour cela que je voulais toucher les murs. Mais ce ne fut qu'à l'âge de douze ans que je les entendis nettement. Ils étaient nombreux, et ils étaient là. Ils avaient toujours été là. J'ignorais ce qu'ils étaient, mais j'entendais leur mouvement derrière les murs. Je les étudiais, avec passion. Mon oreille plaquée contre tous les murs, quelque soit l'endroit, je les écoutais bouger. Je devinais qu'ils étaient énormes. Qu'ils étaient gigantesques. Et ils bougeaient derrière les murs, dans des bruits et des déplacements qui relevaient du murmure.
« Des murs qui murmurent ? »
Le psychiatre parlait français, et j'avais appris cette langue quelques années auparavant, sans jamais la préférer au breton. Assise sur cette chaise inconfortable, je hochais la tête, lassée par cette homme qui me regardait par delà son ridicule bureau. Il avait une tête de souris, et je ne l'appréciais pas, mais les sœurs avaient insistés pour que j'aille le voir. J'ignorais pourquoi, et comment est-ce que cet homme me serait utile, mais je n'avais pas pu rechigner, craignant la menace silencieuse que faisait planer au dessus de moi les sœurs. Ses yeux glissèrent sur mon corps.
« Dis moi, Stella. Est-ce que les autres enfants peuvent entendre ces murmures ? »
« N'eus ket. Non. »
« Est-ce que cela te rend triste ? »
Je l'avais fixé. Sans répondre. Il avait alors interprété d'une manière étrange mon silence.
« Est-ce que c'est parce que tu es triste que tu manges autant ? »
Ma lèvre s'était mise à trembler en une parole qui, mélangée à du français hésitant et un breton déchiré, s'était noyée tout au fond de ma gorge. Le psychiatre avait baissé la tête, en murmurant des paroles d'un réconfort dont je ne comprenais le fait d'être la destinataire. Il s'était levé, et avait dit qu'il faudrait que nous nous revoyons plusieurs fois. Je l'avais fixé, sans comprendre le pourquoi. Et il n'y avait jamais eu de réponse. Je l'avais revu, plusieurs fois. Et chacune de ces séances avait été un petit caillou que l'on jette à la mer, et qui n'apporte rien. Il se faisait simplement dévorer par les vagues grises. Et il n'y avait rien.
Les murs continuaient à murmurer.
Les yeux fermés, je les écoutais, à genoux sur un sol qui ne m'intéressait plus. Pas de vent, pas de bruit, juste les murmures des murs.
J'avais seize ans, lorsque je rencontrais le docteur Olliver. Il était de passage, dans une France qu'il ne semblait pas connaître. Mais le psychiatre avec lequel je travaillais était un de ses collègue. Un de ses collègues, tête de souris immonde, qui voulu que nous nous rencontrâmes. Cela serait intéressant, assurait-il, qu'un des éminents vous explique ce que vous avez à comprendre. Je lui souriais. Je lui souriais, les yeux remplis d'une pluie aussi froide que la haine que j'éprouvais à son égard, le méprisant dans son incompréhension. Lok Gwasked était un sanctuaire presque plus tendre que ses jérémiades freudiennes. Car cet homme là qui pensait que j'étais malheureuse et que je mangeais par besoin d'évacuer un stress qui se renouvelait dans mes constances à discuter aux murs. Bref. Cet homme était un abruti.
Le docteur Olliver avait ce regard qui me fascina.
L'éclat magnétique des yeux qui regarde vers un avenir incertain. Nos premières séances ne furent cependant pas des meilleures. Mais rien que pour contempler ces yeux qu'il me plaisait d'observer, sans jamais fantasmer sur autre chose que les interrogations que ces prunelles contenaient, nous renouvellions les séances. Ce durant presque 2 ans. J'avais presque dix huit ans quand le désespoir s'abattit sur moi.
Lok Gwasked fut acheté par un riche immobilier qui fit abattre les murs pour y construire un quartier résidentiel. Les hurlements qui s'élevaient dans mon âme étaient tels que je ne cherchais pas très longtemps à résister face à cette souffrance provoquée par le néant, par le silence des murs tués. On me retrouva avant que les médicaments ne fassent complètement leurs effets, et on m'hospitalisa. Je me réfugiais dans un mutisme qui scandait au besoin de ces murmures effacés.
Et un matin, Olliver vint me poser une question. Une question très simple, visant à savoir si ce monde là m'intéressait réellement.
Faut-il préciser la suite ?
Au final, cette histoire d'avant n'a pas eu beaucoup de chapitre. Assez de lignes pour n'en faire qu'un. En revanche, la suite s'étalera sur plusieurs pages.
- Spoiler:
Trucs apportés :
- Vêtements simples.
- Un peu de ficelle. (Je sais, je suis une boss, question survie)