La faim du dragon

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MessageSujet: La faim du dragon Mer 7 Sep - 22:47

Je suis un volcan qui se noie de l'intérieur, je m’étouffe avec la vapeur qui ne peux s'échapper
Féminin

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Mes paumes étaient douloureuses et mes doigts engourdis.

Je me souviens de l’époque où j’avais eu peur du vide. J’avais plongé mon regard dans le nid du dragon par accident, et avais fui en trombe de peur de tomber dans sa gueule.

Je m’aventurai dans son antre, descendant lentement et surement les escarpements rocheux de la crevasse abrupte. Je laissais ponctuellement tomber mon regard dans l’abysse pour observer ses écailles aqueuses chatoyer dans la lumière du jour. L’appel du vide était assourdissant, mais je tenais bon, je calmais les pulsions de ma volonté comme les palpitations d’effroi dans ma gorge. Bientôt, j’arriverais sur une corniche, et ensuite, enfin le basfond et la rivière.

Je descendais en guettant les prises pour mes mains, en utilisant seulement le sens du touché pour guider mes pieds. J’arriverais bientôt au fond et en descendant sur la paroi, au même rythme que la distance, le danger diminuait doucement. Je venais de franchir la corniche lorsque je suis tombée. D’abord en chute libre, j’avais ensuite roulé sur la paroi cruelle qui déchira à plusieurs endroits mes vêtements et mordu ma chaire. J’avais dévalé sur sa langue de roche pour être avalée par la rivière. L’eau était froide et brulante sur mes plaies nouvelles, acide dans ma gorge qui s’étranglait pour épargner mes poumons.

J’étais sortie de l’eau épuisée et surprise d’être en vie et en un seul morceau. Le fond du canyon était beaucoup moins impressionnant que je l’avais toujours cru. Il y avait beaucoup de roches, une rivière et tout juste quelques mauvaises herbes. Après ma chute, j’avais mal, j’étais couverte d’écorchures, des coupures, de roussures qui couverait bientôt des ecchymoses, mais je n’avais rien de casser. Mes yeux vers le ciel, plutôt que reconnaissants, ne pouvaient que se pincer à la vue de la montée que j’allais devoir entreprendre pour retrouver les miens.

J’étais arrivée chez moi seulement deux jours plus tard, affamée, déshydratée et dans un état lamentable. Mes jambes avaient lâché sous mon corps dès que j’avais franchi la porte et ma carcasse fatiguée refusa de bouger pour plusieurs heures ensuite. Ma peau naturellement pâle était sale, et en dessous de la crasse, rouge, violet, noir. Les plaies et les brulures de frictions avaient un peu partout formé des motifs dentelés et peu gracieux. J’étais effrayante à regarder, comme pouvaient en témoigner les cris d’alarme d’Ivy en me découvrant.

Le guérisseur aux traits sombres m’avait examiné, après quoi Théodore s’était occupé de moi avec une clame douceur. Malgré ses petits soins, je devinais l’inquiétude qui dans sa gorge se transformerait bientôt en reproches, et je les attendais avec la bienvenue d’une condamnée devant la potence.

Il avait attendu que je regagne des forces, ce qui franchement n’était pas pour le mieux. Il aurait mieux dû le faire pendant que j’étais immobilisée et raisonnable plutôt que de nouveau capable de me mouvoir et après que j’ai eu du temps pour anticiper toutes les conversations aigres possibles et que je bâtisse du ressentiment à priori.

Je devrais faire plus attention. Penser à Ivy. Prendre mieux soin de moi-même. Être plus prudente. Et finalement, la goute d’huile qui ait débordé le vase en plein sur le feu : il ne supportait pas de me voir dans un tel état. Je le toisais avec défiance en étirant le cou vers sa hauteur, et en lui ayant parlé comme si c'était moi qui avais daigné descendre les yeux sur lui. « Alors pars ! » Hurlais-je d'abord. « J’peux pas t’parler quand t’es comme ça. » La suite avait glissé entre mes dents comme un murmure venimeux.

Ma posture ne trahissait pas la douleur qui dévorait tout mon corps. En dehors des plaies et des égratignures, mes jambes étaient lourdes, mes pieds à vif et mes épaules transpercés d'aiguilles. Et pourtant je me tenais droite et fière dans le seul but de lui tenir tête, et surtout parce que je savais qu'il avait raison. Mais ce n'était pas de ses affaires, pensais-je.

Ivy pleurait. Elle n'aimait jamais nos confrontations.

Je regardais Theodore avec méfiance, et en le voyant porter son attention sur ma fille, je plongeai avant lui pour m'emparer d'elle et la serrer possessivement dans mes bras. Sans la regarder, j'essayais de la placer contre mon sein et de la bercer, mais avec plus de violence que j'aurais voulu et sans grand succès. Mes yeux dédaigneux étaient toujours fixés sur lui, en attente de sa réaction, à la fois comme une invitation et comme un avertissement. Mais devant son expression à la fois contrite et compréhensive, son silence et son calme, ma position devient moins assurée. Physiquement je me tenais toujours droite, mais l'intérieur de ma poitrine était tremblante et mes yeux brulants. J'avais envie de pleurer et j'avais honte, mais refusais fermement d'écouter tous mes instincts et de l'avouer, de changer de mine.

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MessageSujet: Re: La faim du dragon Sam 8 Oct - 7:22

Eye Of The Tiger
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« Alors pars ! J’peux pas t’parler quand t’es comme ça. »

J'essayai de rester calme, impassible mais mon visage se décomposait lentement, je le savais. Sous cet éclat de voix, Ivy s'était mise à pleurer et un simple mouvement de ma part avait jeté Lola sur elle. Elle la serrait dans ses bras à l'en étouffer, se donnant l'attitude de la mère qu'elle n'était que de temps à autre. Mais, dans sa fureur, ses tentatives de bercer sa fille n'aboutissaient qu'à la faire pleurer plus encore.
Ses yeux ne m'avaient jamais quitté, attendant ma réaction, tant pour sa phrase que pour ses actes. Elle me hurlait de partir tout en me défiant de rester. Au fond de moi remonta la colère que la stupeur avait écrasée. Étais-je hystérique qu'elle ne puisse pas me parler ? Je serrais les poings.
Elle était revenue dans un état si proche de rien que j'avais cru la perdre. Je ne m'étais pas inquiété de son absence, c'était une habitude, elle aimait à vadrouiller, mirage tangible de temps à autre, une force libre. Nous fonctionnions ainsi. Ces absences avivaient nos retrouvailles, je l'aimais. Mais elle ne considérait jamais le danger, insouciante de ce qu'elle laissait derrière elle. Évidemment que je m'inquiétais, n'en avais-je pas le droit ?
J'avais ruminé ces pensées toute sa convalescence, veillant à son chevet, veillant à celui d'Ivy dont la prescience d'enfant ressentait toutes ces peurs. Elles s'étaient atténuées au fur et à mesure que sa peau se retendait, que les couleurs lui revenaient, que ses bleus disparaissaient. Et quand, rassuré, je lui exposai mes inquiétudes, elle me crachait au visage ? Elle savait que j'avais raison, qu'Ivy avait besoin d'elle, diable ! que j'avais besoin d'elle ! Mais elle se tenait là, campée sur ses deux jambes comme sur ses positions dont elle refusait de descendre, aussi peu fondées soient-elles !

« You want me to go ? Very well. You want me to leave your daughter ? Fine. But ask yourself what you really want after that 'cause I ain't a toy you can mold as you wish. I know what I want : you. You are my life and I won't stand to live without you just because you didn't care enought of your own life. »
(« Tu veux que je parte ? Très bien. Tu veux que je laisse ta fille ? Ok. Mais demande-toi ce que tu veux vraiment après ça car je ne suis pas un jouet que tu peux modeler à ta guise. Je sais ce que je veux : vous deux. Vous êtes ma vie et je ne supporterais pas de vivre sans toi sous prétexte que tu ne te préoccupais pas suffisamment de la tienne.»)

Je quittai la pièce et je quittai l'abri, la laissant là, enraciné dans ses mots. Mon cœur battait à tout rompre. Me prenait-elle à ce point pour acquis qu'il me faille partir ? Ce n'était pas parce que j'étais calme qu'il fallait croire qu'un tsunami ne pouvait agiter mes os. Ce n'était pas parce que je l'aimais à cœur ouvert qu'elle pouvait se permettre de me poignarder.
.

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